Chapitre I
Je suis une pétasse. De celles que vous ne pouvez supporter ; de la pire espèce, une pétasse du XXIe siècle, mieux habillée que la maîtresse de votre patron. Si vous êtes serveur dans un endroit « branché » ou vendeur dans une boutique de luxe, vous me souhaitez sans doute la mort, à moi, et à mes pareilles. Mais on ne tue pas la poule aux oeufs d'or. Aussi mon engeance insolente perdure et prolifère-t-elle ...
Je suis le symbole éclatant de la persistance du shéma marxiste, l'incarnation des Privilèges, l'effluve capiteux du Capitalisme.
En digne héritière de générations de femmes du monde, je passe plus de temps à me laquer les ongles, à me dorer la pilule au Comptoir du soleil, à rester le cul sur un fauteuil et la tête dans les mains d'Alexandre Zouari, à lécher les vitrines de la rue du Faubourg-Honoré, que vous à travailler pour subvenir à vos petits besoins.
Je suis un pur produit de la Think Pink generation, mon credo : sois belle et consomme.
Embrigadée dans le tourbillon polycéphale des tentations ostentatoires, je suis la muse du Dieu Paraître sur l'autel de qui j'immole gaiement chaque mois l'équivalent de votre salaire.
Je suis française et parisienne et je n'en ai que faire, je n'appartiens qu'à une seule communauté, la très cosmopolite et très controversée Gucci Prada tribe ; le monogramme est mon emblême.
Je suis un peu caricaturale. Avouez que vous me prenez pour une sacrée conne en total look Gucci, sourire bleeching et cils papillonants.
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Eh oui, Paris Ouest, nous sommes tous beaux, nous sommes tous riches.
Riches, vous y croyez sans peine, vu le prix du mètre carré, si nous n'étions pas riches, nous n'habiterions pas là. Beaux, je vous sens dubitatifs. Réfléchissez un peu. Dans un monde où la promotion sociale par le cul fait rage depuis des générations, les familles laides ont été épurées à coup de mésalliances qui, unissant un gros plein de soupe et de millions à une arriviste bien foutue, ont abouti en général à la progéniture parfaite, puisque dotée du physique de maman et du compte en banque de papa.
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A deux cents à l'heure dans les rues de Paris où il ne fait pas bon de traîner quand nous sommes au volant, nous mêlons l'alcool à la beu, la beu à la coke, la coke aux ecstas, les mecs baisent des putes sans capotes et jouissent ensuite dans les copines de leurs petites soeurs, qui se font de toute manière partouzer du soir au matin. Nous sommes en plein délire, emportés dans une course effrénée de gaspillage gargantuesque, de luxe luxurieux. On prend du Prozac comme vous prenez du Doliprane, on a envie de se suicider à chaque relevé bancaire, parce que c'est vraiment honteux quand on pense qu'ailleurs, il y a des enfants qui crèvent de faim, alors qu'on s'empiffre et qu'on s'en met plein de pif.
Avec hargne, vous jetez l'opprobre sur notre conduite. Vous voulez nous donner mauvaise conscience de dépenser un fric que vous ne posséderez jamais. C'est raté.
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Enfin, pour l'heure, ça va pour moi. Ma seule préoccupation, c'est la tenue que je vais porter aujourd'hui. J'ai donc trois quarts d'heure pour m'habiller, et ce n'est pas une sinécure. J'inventorie le contenu de mon dressing et de mes deux armoires. L'abondance n'est pas un cadeau, vous pouvez me croire, le problème étant la multiplicité des choix. Toutes ces fringues et rien à me mettre. Je reste plantée au milieu de ma chambre en string, clope au bec et pleurant presque d'impuissance, ça m'ÉNERVE.
Chapitre II
Un soir de beuverie au Queen, je finissais languissamment ma 17e vodka en me demandant pourquoi j'étais là, encore là, toujours là, quand soudain, au milieu des déchets, j'aperçus l'Embellie. L'embellie de cinq heures du matin.
Eh oui, pour la première et la dernière fois, je me suis laissée prendre à ce truc vieux comme le monde, et je porte en moi la douleur séculaire de la Vertu Trahie, que nous autres femmes subissons depuis des siècles, à cause de ces monstres avides de coïts sans lendemain.
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Le temps n'existe plus chez lui, à six heures du matin, le sablier renversé sur la tranche est inerte, immobilisé par la voix des poètes, la chanson d'un autre âge, la coke intemporelle et, sur le canapé, la fille aura toujours vingt ans.
Il fait partie de ces hommes foutus, accros aux paradis artificiels et au péché véniel, amoureux de toutes celles qu'ils n'ont pas encore eues, et qui finiront seuls.
Tout ce temps, tous ces visages, tous ces cris de jouissance, ces étreintes sans âme au petit matin, quand la nuit n'est plus, le jour n'est pas encore, ton orgasme prend fin, et tes yeux se déssillent, ta chambre n'est qu'un bordel, Baudelaire est mort et, dans tes bras, il n'y a qu'une putain ...
Chapitre VI
Désillusionnée avant l'âge, je dégueule sur la facticité des sentiments.
Ce qu'on nomme l'amour n'est que l'alibi rassurant de l'union d'un pervers et d'une pute, que le voile rose qui couvre la face effrayante de l'inéluctable Solitude.
Je me suis carapaçonnée de cynisme, mon coeur est châtré, je fuis l'affreuse Dépendance, la moquerie du Leurre universel ; Eros planque une faux dans son carquois.
L'amour, c'est tout ce qu'on a trouvé pour aliéner la déprime post-coïtum, pour justifier la fornication, pour consolider l'orgasme. C'est la quintessence du Beau, du Bien, du Vrai, qui refaçonne votre sale gueule, qui sublime votre existence mesquine.
Eh bien moi, je refuse.
Je pratique et je prône l'hédonisme mondain, il m'épargne. Il m'épargne les euphories grotesques du premier baiser, du premier coup de fil, écouter douze fois un simple message, prendre un café, un verre : les souvenirs d'enfance, les amis communs, les vacances sur la Côte, puis un dîner : les auteurs préférés, le mal de vivre, pourquoi sortir tous les soirs, la première nuit, suivie de beaucoup d'autres, ne plus rien avoir à se dire, baiser pour combler les blancs, ne même plus avoir envie de baiser, se détacher, rester ensemble quand même, s'engueuler, se réconcilier tout en sachant que c'est mort au fond, aller baiser aillleurs, et puis plus rien.
Souffrir ...